On rappelle souvent que ce pays est meurtri par des politiciens violents ou corrompus, peu respectueux de la nature et des hommes. À GEO, nous avons choisi d’enquêter aussi sur sa formidable énergie et envoyé nos reporters partout où elle se voit, du minas gerais à Rio de Janeiro…
Brasilia, la capitale bâtie ex nihilo à partir de 1956 sur un plateau désertique du centre du pays, fait rarement parler d’elle. Pourtant, le 8 janvier dernier, le monde a assisté, médusé, à l’attaque du palais présidentiel, du Congrès et du Tribunal suprême fédéral par des partisans de l’ancien président Jair Bolsonaro. La place des Trois-Pouvoirs, où se trouvent ces édifices, est alors devenue le centre de l’attention, avant de disparaître des radars. Et de se refaire une beauté… Car le temps est venu de rafraîchir certains des sites dessinés par Oscar Niemeyer, l’architecte brésilien aussi à l’origine de la cathédrale Notre-Dame-de l’Apparition, du ministère des Affaires étrangères et du musée national Honestino Guimarães (photo), au design épuré. La rénovation de la chaussée de la place des Trois-Pouvoirs, mais aussi celle du théâtre national Santoro, autre œuvre de Niemeyer, devraient s’achever fin 2024.
La protection de la forêt amazonienne s’est imposée parmi les premières mesures de Lula, président en fonction depuis le 1er janvier 2023, comme le montrent l’annonce du dégel du Fonds Amazonie (programme arrêté en 2019 par Jair Bolsonaro), le renforcement des organes de contrôles environnementaux et la lutte contre l’orpaillage sauvage, principale cause de déforestation illégale de l’Amazonie. Les chiffres du déboisement restent élevés, mais la protection des terres indigènes, elle, porte déjà ses fruits. Ainsi, le territoire des Yanomami (photo), principale zone touchée par l’orpaillage, est-il désormais interdit d’accès par les airs, afin d’empêcher le ravitaillement des chercheurs d’or. Et le gouvernement a indiqué qu’aucun nouveau permis d’exploitation ne serait accordé sur les terres indigènes, laissant entrevoir des jours meilleurs pour la plus grande forêt du monde.
Joggeurs le matin, skateurs, cyclistes et familles en goguette l’après-midi… Le dimanche, faute d’accès à l’océan, les Paulistes (habitants de São Paulo) convertissent la Paulista, l’artère principale de la ville, en plage urbaine… Même les vendeurs d’épis de maïs grillés et de beignets sont de la partie. Depuis 2015, dans la mégalopole de 20 millions d’habitants, cœur économique du Brésil, l’opération Paulista fechada («la Paulista fermée») symbolise la volonté de la population de reconquérir un espace longtemps dédié aux seules voitures. Avec en moyenne 4 m2 d’espaces verts par personne, les habitants sont loin des 12 m2 recommandés par l’ONU. C’est l’une des raisons qui les a poussés à se mobiliser pour le parc Augusta, tout proche de là, qui devait être remplacé par quatre immeubles. Après six ans de manifestations, les Paulistes ont gagné : les buildings ne sortiront jamais de terre.
Touchez un point pour découvrir ce qui s’y passe

Face à l’expansion des églises évangéliques et Après des années de présidence Bolsonaro marquées par le racisme, les Bahianais entendent préserver les racines africaines de leur ville. Un combat au quotidien.
Des rituels
sacrés au marché
São Joaquim,
Salvador est
pleine d’esprits
C’est comme un rituel. Lorsqu’il passe devant la statue de Zumbi dos Palmares, Carlos da Silva Júnior s’arrête quelques minutes. Et à chaque fois, cet historien de 42 ans est partagé entre deux sentiments. «Voir cette œuvre évoquant le plus fameux des esclaves insurgés du Brésil, ici, dans ce qui a été jadis l’épicentre du pouvoir colonial, c’est un symbole fort, dit le fondateur du projet Salvador esclavagiste, lancé en 2017 grâce à l’appui de l’Unesco pour cartographier les lieux liés à l’esclavage. Mais cela peut aussi induire les visiteurs en erreur, en laissant croire que la ville se repent du destin tragique des 1,2 million d’hommes, femmes et enfants débarqués des navires négriers pendant plus de deux siècles. Car dans le centre-ville de cette Rome noire, Zumbi fait figure d’exception et l’on commémore davantage les esclavagistes : les rues, places et statues qui se rapportent à cette période de notre histoire portent majoritairement leurs noms, explique-t-il. Ceux qui ont combattu ce fléau se contentent le plus souvent de noms de places ou de ruelles dans les quartiers périphériques de la ville !»
Salvador, première capitale de l’Amérique portugaise, fut l’un des plus importants marchés d’esclaves du Nouveau Monde. Raflés dans les actuels Bénin, Angola, Nigeria et Ghana, les malheureux fournissaient la main-d’œuvre des grandes plantations de canne à sucre et de tabac, et plus tard, des mines d’or et de diamants de l’arrière-pays. Cette histoire douloureuse a marqué au fer rouge cette ville, aujourd’hui la quatrième du Brésil avec 2,6 millions d’habitants (3,5 millions avec la périphérie) dont 82 % d’afro-descendants. Alors que ces dernières années, la pauvreté, accentuée par la crise sanitaire, a progressé, le racisme y reste une menace mais les Bahianais, chacun à leur manière, défendent et valorisent au quotidien leurs racines africaines. Et continuent à faire vivre avec force cette culture. Des ruelles pavées, des maisons coloniales aux couleurs vives, des églises aux intérieurs décorés à la feuille d’or… Difficile d’imaginer que le fameux quartier du Pelourinho, perché à 65 mètres au-dessus du port, fut celui de l’infâme pilori et qu’ici les esclaves indociles ou ayant tenté de s’enfuir étaient châtiés en place publique. Cet ensemble baroque admirablement restauré a été inscrit sur la liste du patrimoine de l’humanité par l’Unesco en 1985, après avoir été pendant des décennies le lieu de convergence de travailleurs ordinaires, de vendeurs ambulants, d’artistes, d’intellectuels, de malandros (voyous) et de belles de nuit. La réhabilitation a sauvé de nombreux édifices de la décrépitude, mais elle a aussi fait fuir une partie de la population qui constituait l’âme du quartier, «ces possédés de la vie, ces êtres marqués au fer rouge, ces hommes et ces femmes batailleurs, pauvres sans être tristes, exploités sans être vaincus», chantés par le grand écrivain brésilien Jorge Amado. Assise derrière son tabuleiro (un étal en métal), Solange Almeida continue de voir passer quelques-unes de ces figuras, ces personnages hauts en couleur. Trente ans que cette Baiana de acarajé porte avec noblesse la tenue traditionnelle immaculée (jupe et jupons superposés, corsage à manches courtes et coiffe) qu’arborent les quelque 3 000 femmes qui, à chaque coin de rue, préparent et vendent, dès la fin de l’après-midi, l’acarajé, un populaire beignet traditionnel. «C’est préparé à base de farine de haricot, explique Solange, en remuant, dans une casserole d’aluminium polie par le temps, une pâte épaisse avec une énorme cuillère en bois. On le fait frire dans l’huile de dendê [huile de palme], accompagné de dés de tomate, d’oignons, et de vatapa [une purée de mie de pain, de lait de coco, d’arachide et de gingembre]. On peut ajouter des crevettes si on veut. Et du piment, mais pas obligé parce qu’il est souvent très fort !»
La ville peut-elle
digérer son
passé ? Les rues
célèbrent encore
les esclavagistes
Les cultes se disputent l’acarajé,
un beignet vendu dans la rue
Quand on lui parle de cette street food, Rita Santos, la présidente de l’Association des Bahianaises de l’acarajé, perd le sourire lumineux qui éclaire généralement son visage. «L’acarajé est d’abord une nourriture sacrée provenant des terreiros [lieux de culte] du candomblé, la religion que pratiquaient les esclaves, explique cette sémillante sexagénaire. À l’époque, c’est pour s’affranchir de leurs maîtres que les captives ont commencé à vendre ces beignets dans la rue.» Une fois l’esclavage aboli, en 1888, c’est devenu une activité économique à part entière qui fait aujourd’hui partie de l’identité sociale et culturelle des Bahianais, à tel point qu’en 2004, l’Institut du patrimoine historique et artistique national a attribué à cette activité le statut de patrimoine immatériel national. À Salvador de Bahia, l’acarajé a pourtant depuis quelques années un sérieux concurrent : le beignet de Jésus, qui fleurit un peu partout. Car de plus en plus de Bahianaises de l’acarajé se convertissent au néo-pentecôtisme, un courant du christianisme évangélique extrêmement populaire au Brésil, et ont adopté ce nouveau nom pour leurs beignets traditionnels. «Le problème, c’est qu’elles remettent en question la dimension afro-religieuse de cette nourriture, en s’abstenant, par exemple, de procéder aux offrandes rituelles à Iansã, l’orixá [«divinité» en langue yoruba, originaire d’Afrique de l’Ouest] des vents, de la pluie et du tonnerre, avant de commencer la vente !», s’indigne Rita Santos.
Au marché São Joaquim, dans la ville basse, ces récriminations font hausser les épaules de Rafael Pereira. Ce robuste quadragénaire produit chaque jour des dizaines de kilos de pâte servant à la confection des fameux bolinhos de Jesus ou de Cristo. Ses clients sont des «gens humbles, travailleurs et pieux», assure-t-il. D’ailleurs, il refuse de distinguer l’acarajé du beignet de Jésus. «La recette appartient à tout le monde, souffle-t-il. Et notre religion vaut bien celle des autres !» Le candomblé, lui, semble bien résister à la vague évangélique. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre chaque 2 février, peu avant l’aube, à la fête de Iemanjá, sur la plage du quartier de Rio Vermelho. Représentée par une sirène bleue aux longs cheveux noirs, Iemanjá, protectrice de la mer et des pêcheurs et associée à la fertilité et à la fécondité, est considérée comme la mère de toutes les orixás. «Généralement, les cérémonies du candomblé donnent lieu à des rituels pratiqués à l’abri des regards, durant lesquels des personnes initiées incorporent les esprits des divinités et entrent dans une forme de transe, explique Cleunice Araujo, une mãe-de-santo («mère de saint»), prêtresse du candomblé. Mais ce jour-là, c’est comme si on avait plusieurs terreiros à ciel ouvert. C’est un moment unique, porté par une forme d’énergie, un élan mystique appelé ici axé [«force» en yoruba].»
Ricardo Orleans Neri de Abreu ne manquerait la fête où s’exprime cette force pour rien au monde. Adepte du candomblé depuis ses 18 ans, ce quadra au physique sculpté par des séances quotidiennes de musculation arbore sur le bras gauche plusieurs tatouages d’orixás. «Oxalá, Xango, Ogum… Ces divinités sur ma peau expriment qui je suis sans que j’aie besoin de parler, dit cet opérateur marketing issu d’une famille modeste. À travers ces tatouages, j’affirme mes origines et ma culture africaine. C’est aussi une forme de résistance face à une société brésilienne raciste et discriminante.» Ce discours, Mandah Gotfritz l’entend de plus en plus dans son atelier de tatouage. «Depuis quelques années, la plupart de mes clients, en majorité des noirs, demandent des représentations d’orixás, notamment celles qu’a créées, à partir des années 1950, le plasticien Carybé, assure cette talentueuse artiste de 30 ans. C’est un mouvement profond de revendication et de recherche de ses racines. Cette quête identitaire et spirituelle est aujourd’hui au moins aussi importante que l’esthétique.» Dans sa boutique, la tatoueuse observe que cette tendance s’est accentuée ces trois dernières années. Ce qui pourrait correspondre à une réaction identitaire des personnes noires et métisses maltraitées pendant le mandat du président Jair Bolsonaro. Pour Ilê Aiyê («Maison du Noir» en langue yoruba), la quête identitaire des racines africaines est un travail du quotidien. L’association, créée en 1974 en pleine dictature militaire, dans le quartier populaire de Liberdade («Liberté»), dans le nord-ouest de la ville, est le premier bloco (groupe de carnaval) afro du Brésil. S’inspirant des luttes pour les droits civiques aux États-Unis, des Black Panthers, de Malcom X et des guerres d’indépendance en Afrique, cette association entend préserver, valoriser et étendre la culture afro-brésilienne. «Dès sa première apparition au carnaval de 1975, le bloco a imposé des rythmes riches en percussions, issus de la tradition musicale africaine», explique Antônio Carlos dos Santos Vovô, son directeur. À l’époque, les critiques ont été nombreuses. Mais elles n’ont fait que renforcer la détermination de l’association : il fallait restaurer l’estime de soi des Afro-Brésiliens. Ilê Aiyê a aussi ouvert, en 1988, l’école communautaire d’enseignement primaire Mãe Hilda, totalement gratuite, ayant pour axe thématique «l’équité raciale et de genre». Quatre ans plus tard, c’est une école de percussions qui a été inaugurée. La structure forme chaque année des dizaines de jeunes instrumentistes, dont certains, préservés des affres de la violence et de la délinquance, se sont même produits avec des artistes brésiliens renommés. À partir de 1995, Ilê Aiyê a aussi lancé la publication annuelle de cahiers éducatifs contenant des textes sur l’histoire des Noirs au Brésil, thème très peu abordé dans les programmes scolaires du pays. Ces manuels, utilisés au sein de l’école Mãe Hilda, sont également distribués à différentes associations locales de lutte contre le racisme. Alto do Tororó, dans le quartier São Tomé de Paripe, tout au nord de la ville, ne figure sur aucun guide touristique. C’est ici que vivent Fatima Lima Fereira, 64 ans, et Genilda Maria Costa, 57 ans. Membres de l’association locale des femmes (les Bahianaises sont souvent à l’origine du dynamisme social et économique de la ville), elles rêvent d’y accueillir régulièrement des visiteurs souhaitant partager le quotidien de cette communauté de pêcheurs. Menacées d’expulsion pendant plusieurs années par la marine brésilienne qui occupe une partie des terres, les 350 familles vivant à Alto do Tororó ont découvert il y a peu que leur communauté, juchée sur une colline surplombant la baie de Tous les Saints, était en fait un quilombo, une sorte de phalanstère regroupant des esclaves en fuite, créé il y a trois siècles. «Non seulement on ne peut pas être expulsés [conformément à la Constitution, l’État brésilien a promis de «protéger le patrimoine culturel et de préserver le monde singulier» des quilombos en leur attribuant un titre de propriété censé les mettre à l’abri des menaces d’expropriation], mais on a pris conscience de nos racines, assure Fatima. Et nous devons accueillir des étudiants et des touristes afro-américains pour partager avec eux notre histoire.» Genilda, elle, se sent désormais investie d’une mission. «On va s’appuyer sur ce tourisme historique afin de créer des emplois pour nos jeunes qui ont tant de mal à décrocher un travail.» Selon l’Institut brésilien de géographie et de statistiques, en janvier 2023, le taux de chômage dans l’État de Bahia était le plus fort du pays – 15,5 %, quasiment le double du reste du Brésil – et un jeune de 18 à 24 ans sur cinq était sans emploi. Daiane Batista suit le projet de l’association de Genilda et Fatima avec intérêt et émotion. Cette jeune femme d’une trentaine d’années qui a grandi dans cette communauté a mené sa thèse de doctorat à l’université fédérale de Bahia sur l’afro-entrepreneuriat au féminin. Avec un constat : «Créer une entreprise pour une femme noire, c’est surtout répondre à l’absence d’opportunité sur le marché du travail ! De plus en plus de femmes à Salvador veulent créer des activités spécifiques – salon de beauté, cosmétiques, etc. Il y a aussi davantage de structures créées par des femmes noires pour accompagner les candidates à la création d’entreprise.» De quoi commencer un cercle vertueux ? «Oui, car cela s’accompagne de la volonté de développer des emplois et de l’activité au sein de notre communauté», admet Daiane. Une autre façon d’affirmer que Salvador de Bahia est, plus que jamais, la plus grande ville noire au monde hors du continent africain. ■
Jean-Claude Gerez
Dans le grand état minier du pays, la ténacité d’un homme a permis à la majestueuse forêt pluviale de reprendre ses droits et à une faune rare – tapirs, singes muriquis, pumas… – de prospérer. Reportage sur les terres de l’Ibiti Projeto.



Betteraves, carottes, choux rouges et courges… la brouette de Karina Abreu est pleine à craquer. À chacun de ses pas à l’intérieur d’un vaste enclos, en contrebas de Mogol, un village de l’État du Minas Gerais, les légumes manquent de verser en chemin. «Ils vont adorer, c’est du bio», dit en riant cette vétérinaire trentenaire qui a rassemblé ses cheveux en une longue queue-de-cheval. «Ils», ce sont deux tapirs du Brésil, le plus gros mammifère sauvage d’Amérique du Sud, qui sortent lentement du couvert vert sombre de la végétation, reniflant avec leur museau en forme de trompe et prêts à broyer sans difficulté les énormes courges que Karina vient tout juste de déposer sur le sol. Blessés sur la route et transportés ici par la police de l’environnement brésilienne (Ibama), ils pourront bientôt quitter leur enclos pour être relâchés dans le domaine de l’Ibiti Projeto («Projet Ibiti»), une réserve environnementale privée de 6 000 hectares, située à 260 kilomètres au nord de Rio de Janeiro, dans les montagnes du Minas Gerais. Seulement 2 % de ces terres sont exploitées pour l’écotourisme et l’agriculture biologique. Le reste peut librement régénérer son écosystème premier : celui de la Mata Atlântica, la somptueuse forêt atlantique, cette immense forêt pluviale qui s’étire tout le long du littoral du Brésil et jusqu’à l’extrême nord de l’Argentine et du Paraguay. En cette belle journée de février 2023, quatre touristes observent de loin les gestes de Karina. Elle leur a annoncé au préalable d’un ton chaleureux mais ferme : «Je vais vous demander de rester à bonne distance, et surtout de ne pas les toucher, c’est très important.» Maintenant, elle enchaîne, professorale, sur les caractéristiques de ce mammifère pesant jusqu’à 300 kilos, lointain cousin du rhinocéros, appartenant comme lui à la famille des tapiridés. Elle détaille leurs pieds aux ongles proéminents, leur régime alimentaire herbivore, et surtout l’intérêt de les réintroduire bientôt dans la nature : «Les tapirs sont surnommés les “jardiniers de la forêt”, ils disséminent les graines et c’est précisément ce qui nous intéresse ici.» Au cœur du Minas Gerais, l’État montagnard et minier du Brésil, l’Ibiti Projeto s’adosse à une autre réserve, publique celle-là : le parc d’État d’Ibitipoca (1 500 hectares), un des plus remarquables et le plus visité du pays. Il est réputé pour ses paysages naturels, dont le quartz est l’élément central. La région est en effet une des plus importantes réserves mondiales de ce minéral, lequel, présent sous la forme de cristaux, granites, grès ou sables, colore en blanc les chemins, les plages, les canyons et le fond des rivières. Le quartz, conducteur d’électricité, fait également d’Ibitipoca une contrée fascinante pour le spectacle de ses éclairs à la saison des orages, entre novembre et mars. S’y épanouissent des broméliacées, des orchidées, des cactacées et des fleurs endémiques du Cerrado, la savane brésilienne. C’est en 1982 que Renato Machado est venu s’installer dans la région, se donnant pour mission de protéger et de faire prospérer la flore et la faune. Il a d’abord acheté une imposante fazenda, une vaste ferme traditionnelle, datant du XVIIIe siècle, mitoyenne du parc d’État. Avant d’enchaîner, quarante ans durant, les rachats de terrains et de maisons alentour, les idées, les projets et les folies pour faire apparaître un paradis vert où le luxe se veut écolo et où la nature reprend ses droits. Baptisé Ibiti Projeto, son domaine n’a cessé de croître et s’étend aujourd’hui sur un territoire grand comme quatre fois le parc public, qu’il embrasse du nord au sud en passant par l’est. À eux deux, le domaine d’Ibiti Projeto et le parc d’État d’Ibitipoca forment un fabuleux sanctuaire de 7 500 hectares.
Gastronomie végétarienne et hébergements durables… Ici le luxe se veut écolo
Renato n’est ni un scientifique ni un militant. Il n’a pas non plus le look du millionnaire : pieds nus, le teint tanné par le soleil, il est vêtu d’un short usé et d’un tee-shirt froissé. Âgé de 61 ans, l’homme est pourtant l’un des fondateurs d’une florissante entreprise de logistique minière. Depuis le XVIIe siècle, le sous-sol du Minas Gerais (les «Mines Générales», en portugais) a toujours été exploité pour sa richesse, aussi bien en métaux (or, argent, bauxite, fer, étain, zinc…) qu’en pierres précieuses (diamants, émeraudes et saphirs). Ceux qui ont fait fortune dans ce secteur ont souvent acheté des terres, sans pour autant avoir la sensibilité «verte» de Renato, dont les grands yeux s’illuminent à l’évocation des tapirs. «Ces animaux sont extraordinaires, j’aimerais tellement qu’ils se reproduisent ici !», dit-il. La forêt atlantique, presque entièrement détruite au début des années 1970, ne couvre plus que 7 % de sa superficie originelle. La faune peine parfois à s’abriter. Plusieurs enclos géants de l’Ibiti Projeto permettent de recueillir les animaux sauvages blessés ou perdus que lui confient l’Ibama et des associations. Lors de notre visite, outre les tapirs, des nandous d’Amérique, un puma et un loup à crinière attendaient d’être rendus à la vie sauvage. Quant aux muriquis du nord (Brachyteles hypoxanthus), surnommés les «singes peace and love» parce qu’ils ne se battent jamais et règlent leurs conflits à coups de caresses ou d’évitements, leur réintroduction sera plus longue et compliquée (lire encadré). Depuis 2016, on peut voir ces élégants primates pesant de huit à neuf kilos, qui occupent dix hectares de forêt, se déplacer sur la cime des arbres, grâce à leur queue agile, capable de s’entortiller dans les branches des embaúba aux larges feuilles rondes et des sangue-de-boi (Hyeronima alchorneoides) à l’écorce rugueuse, arbres endémiques de la Mata Atlântica. La proximité avec les animaux et l’accompagnement de la visite par des vétérinaires et des biologistes sont le must d’un séjour à l’Ibiti Projeto.
Une fois requinqués, tapirs, nandous et pumas retrouvent la vie sauvage
Situé dans le sud du Minas Gerais, à 350 km de Belo Horizonte, la capitale de l’État, le parc d’Ibitipoca (en jaune) couvre 1 500 hectares. L’Ibiti Projeto, le domaine de Renato Machado (en vert), lui, est quatre fois plus étendu.

Biologiste à l’Institut de biodiversité muriqui

Endémique de la Mata Atlântica, le muriqui du nord, au museau noir moucheté de rose, est classé «en danger critique d’extinction».
Mark Moffett / Biosphoto
1Quelle est la situation des muriquis du nord aujourd’hui ?
Cette espèce endémique de la forêt atlantique se distingue de son cousin du sud par des taches roses sur le museau. Elle ne se trouve plus que sur douze sites du sud-est du Brésil. La plus petite population, et la plus menacée d’extinction, est celle d’Ibitipoca qui s’est retrouvée isolée dans un îlot de forêt parce que son habitat a été fragmenté par des pâtures pour le bétail. Or chez les muriquis du nord, la femelle migre pour se reproduire. Quand un groupe est isolé, les femelles partent, et ne trouvant pas d’autre clan, se perdent et souvent meurent, ce qui provoque une diminution particulièrement rapide de l’espèce.
2Quelle est la genèse du projet au sein de l’Ibiti projeto ?
En 2016, nous savions qu’il ne restait que deux mâles sur la propriété de Renato Machado, lequel voulait vraiment sauver l’espèce. On les a capturés avec trois femelles également isolées, puis relâchés dans un enclos forestier de dix hectares où ils étaient libres d’évoluer. Quatre ans plus tard, nous avons eu une première naissance. Puis nous avons récupéré deux autres jeunes, blessés. Le groupe grandit.
3Quel est l’intérêt pour vous de travailler avec cette réserve privée ?
D’abord nous allons relâcher les singes dans un espace de quelque 5 000 hectares de forêt, ce qui assure des chances de survie à l’espèce. D’autre part, la présence des touristes nous permet de garantir un financement et faire connaître la complexité du sauvetage d’une espèce en voie d’extinction. Dans ce projet, tout le monde y gagne : les muriquis, la forêt qui est préservée, les scientifiques et le public.
L’autre attrait réside dans le confort des hébergements, réservés à des visiteurs qui ont les moyens. Les vers de Baudelaire – «Là, tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté» – semblent avoir été inventés pour décrire l’endroit. La fazenda a été rénovée et transformée en dix suites de grand standing, qui s’articulent autour d’un large patio. Ce bâtiment, flanqué de plusieurs ailes, aligne de larges fenêtres colorées, d’épais murs et des planchers de bois de palissandre. À l’entrée se trouvent les serres d’agriculture biologique, les box des chevaux et un moulin pour broyer le maïs et le manioc. À deux heures de cheval, on peut s’arrêter devant l’œuvre de l’artiste californienne Karen Cusolito. Venues de San Francisco, les sept sculptures métalliques anthropomorphes de neuf mètres de haut (84 tonnes de fer recyclé) sont désormais posées telles des sentinelles face à un paysage grandiose de vallons verts et bleus (photo p. 85). Sur le papier, l’Ibiti Projeto est un modèle d’écologie : en plus de restaurer la forêt atlantique, tout a été pensé pour éviter le plastique et économiser l’énergie, et prochainement les 4 x 4 diesel seront remplacés par des véhicules électriques. Mais il y a un bémol de taille : les Brésiliens privilégiés qui s’y rendent arrivent souvent en hélicoptère depuis São Paulo, chamboulant à la fois le bilan carbone du lieu et son silence, précieux pour la faune. Sans sortir du domaine, à dix kilomètres de l’ancienne fazenda, une quinzaine de maisons du village de Mogol – celui de l’enclos des tapirs – rachetées par Renato Machado ont été réhabilitées en gîtes par l’architecte Hélio Pellegrino. Le style des habitations rurales de la région, avec pour matériaux le bois, la brique et le pisé, a été préservé. Une agronome, Janice Ventorem, 38 ans, dirige une équipe de 20 personnes qui cultive haricots, maïs, riz, manioc et légumes sur dix hectares. Pour Janice, installée en famille à Mogol, «la production de miel est le projet qui nous intéresse le plus car si nous devenons un royaume pour les abeilles, l’avenir est assuré».
Le hic : les touristes qui arrivent en hélico ruinent le bilan carbone du parc
Du Mogol d’origine, ne reste que l’église, au centre, et les maisons d’une vingtaine d’habitants qui, souvent, comme elle, travaillent au sein de l’Ibiti Projeto. «Ici, tout a beaucoup changé», explique Vera Lorenzo, née ici il y a cinquante-six ans, au sein d’une famille de dix enfants. Avec sa silhouette sèche, ses grands yeux noirs, son large sourire et sa longue tresse, elle est le visage de la paysannerie brésilienne : ceux qui ont travaillé sur cette terre et en ont gardé toute la douceur. Son père élevait des vaches, engraissées avec de la Brachiaria, une plante fourragère invasive introduite au Brésil dans les années 1960. Vera n’a aucune peine aujourd’hui à raconter les hivers rudes, les maigres récoltes et la pauvreté criante qui l’ont poussée à gagner la ville de Lima Duarte, à 30 kilomètres de là, pour prendre un emploi de femme de ménage avant de revenir travailler dans son village natal, en tant que cheffe de cuisine du restaurant O Yucca, ouvert en 2019. Elle désigne au loin les collines : «Tout était érodé, déforesté et les pluies faisaient dévaler la boue en été. Plus rien ne retenait l’eau. Dans les années 1990, tout le monde a migré en ville. C’est à cette époque que Renato a commencé à racheter des terres et les maisons. Aujourd’hui, les collines reprennent vie.» Tout en parlant, Vera cueille une salade dans le potager à l’entrée du restaurant. Elle n’exprime aucun regret du passé, sauf quand on évoque «la privatisation» de son village. «On ne peut plus revenir vivre ici, dit-elle, avec une ombre de tristesse voilant soudain son regard. Je ne peux même plus habiter mon ancienne maison.» Vera fait tous les jours l’aller-retour depuis Lima Duarte.
Au fil des années, Renato Machado a racheté au total une centaine de propriétés disséminées sur les 6 000 hectares de son domaine ; des hameaux de trois ou quatre maisons, désertés par leurs occupants partis chercher du travail à la ville, que l’on traverse désormais en balade à pied, à vélo électrique ou à cheval. Tous les bâtiments ont été restaurés, mais ne servent pas toujours de gîtes pour touristes. Certains ont été transformés en logements pour les biologistes et les volontaires employés dans la réserve, d’autres en refuges pour les randonneurs ou encore en entrepôts. À Mogol, la maison de Vera Lorenzo, la cuisinière, est devenue un atelier et une remise où les employés du domaine rangent désormais leurs outils après leur journée de travail. L’évocation du nom de Renato Machado n’entraîne pas que des réactions enthousiastes dans la région. À Conceição do Ibitipoca, par exemple. Ce joli bourg à 15 kilomètres de Mogol, situé en dehors de l’Ibiti Projeto, vit aussi de l’écotourisme, avec les 80 000 visiteurs annuels du parc. Le week-end, Cariocas et Paulistes (habitants de Rio de Janeiro et de São Paulo) occupent les terrasses des restaurants et donnent à l’endroit des airs de bourgade branchée. En semaine, ses 3 000 habitants renouent avec une vie paisible et se retrouvent le soir sur le pas de leurs portes, à discuter en petit cercle. Ici, la volonté de Renato de préserver la forêt est officiellement applaudie par tous mais, sous condition d’anonymat, certains décrivent l’homme comme le nouveau maître d’un royaume qui a été vidé de ses habitants. «Il est très puissant, c’est l’ami du gouverneur et personne n’ose vraiment lui dire les choses en face», dit un guide qui a travaillé au domaine. L’un de ses confrères, Gabriel Fortes, n’hésite pas, lui, à exprimer haut et fort le fond de sa pensée. Il a l’avantage de connaître Renato depuis son adolescence. Cet homme costaud et barbu, à l’éternelle casquette vissée sur le crâne, fait découvrir la région aux touristes depuis vingt-sept ans. «Avant que Renato ne rachète tout, à des prix souvent bien bas, on pouvait encore séjourner chez l’habitant, mais maintenant c’est fini, remarque-t-il. On aurait pu développer un écotourisme en impliquant les gens d’ici et en les laissant vivre chez eux. Désormais, ils habitent en ville et viennent travailler à l’Ibiti Projeto en bus.» Les habitants de Conceição do Ibitipoca expriment un autre grief : il leur est impossible d’aller se balader sur les terres qui appartiennent maintenant à Renato Machado, comme ils en avaient jadis l’habitude. En effet, un grand portail, gardé en permanence, ferme l’entrée du domaine. Il ne s’ouvre que pour les résidents, les employés de l’Ibiti Projeto et les touristes. Malgré ces critiques, nombreux sont ceux qui, comme la cheffe Vera Lorenzo et le guide Gabriel Fortes, s’émerveillent du retour de la forêt. L’administration du parc d’État d’Ibitipoca souligne, de son côté, les bons rapports entretenus avec son puissant voisin qui collabore activement en cas d’incendie, mettant ses hélicoptères et une piste d’atterrissage à disposition. Marcela de Frias Barreto, chercheuse de l’université fédérale du Minas Gerais, étudie quant à elle l’impact du tourisme sur la faune dans six parcs nationaux de l’État, dont celui d’Ibitipoca. Elle constate une situation inédite : «Ibitipoca est le seul parc de mon étude où il n’y a aucun conflit avec le voisinage, dit-elle. Ici, il n’y a qu’un seul et unique voisin, Renato Machado, et son objectif est de préserver, alors qu’en général on veut plutôt exploiter. C’est un grand changement pour l’écologie.» Et un réel espoir de revoir s’épanouir la majestueuse Mata Atlântica. ■
Anne vigna
Nés dans les quartiers pauvres de Rio, en marge de ceux des écoles de samba et du carnaval officiel, ces défilés déjantés ont longtemps traîné une réputation sulfureuse. Aujourd’hui, ils font partie du paysage carioca.
Les écoles de samba s’élancent sur le sambodrome de l’avenue Marquês-de-Sapucaí, non loin du centre de Rio de Janeiro, pour le deuxième jour de carnaval. Ce 19 février, il est 23 heures, et les blocos, des bandes de musiciens avec cuivres et tambours parcourent la ville, cernés par les foliões, comme on nomme au Brésil la foule en fête. Mais à 25 kilomètres de là, en périphérie de la ville, à Vila Valqueire, au pied de la favela Quiririm, se prépare un autre spectacle. La rue Quiririm est noire de monde. Depuis deux heures, des femmes patientent, assises devant leur maison. Des enfants courent en tous sens, slaloment entre les bus et les motos qui circulent au ralenti pour les éviter. Un mur d’enceintes empilées crache de la musique funk. Chacun guette un portail de fer noir situé entre un bar et une pharmacie. Soudain, dans une explosion de feux d’artifice, le portail s’ouvre. Des enfants, puis des femmes et des hommes masqués, armés de ballons reliés à un bâton par une longue ficelle, surgissent dans un tourbillon de plumes et de paillettes. Parés de costumes colorés, ils s’élancent en hurlant à la lune, effrayant les passants. Les décibels montent encore d’un cran alors qu’ils envahissent l’avenue à grand renfort de pétards qui remplacent la musique, frappant le sol avec leurs ballons et entraînant la foule qui danse autour d’eux. Cette débauche de bric et de broc, de fumée et de bruit, c’est celle du défilé des bate-bolas, les «frappe-ballons» qui chaque année enfièvrent les zones nord et ouest de Rio, Quiririm, Madureira, Cidade de Deus, et bien d’autres quartiers pauvres de la périphérie. Chacun fait partie de l’une des 2 000 turmas (estimation des chercheurs), «bandes» réunissant jusqu’à une centaine de personnes, solidaires et fidèles à leur groupe. En dehors de ses couleurs joyeuses, leur carnaval n’a rien à voir avec celui qui fait la renommée de Rio. Les frappe-ballons ne paradent que pour animer leur quartier, où d’ordinaire on trouve peu de distractions. Contrairement aux écoles de samba, ils ne perçoivent aucune subvention officielle. Venant des quartiers noirs, populaires et réputés dangereux, ils traînent une mauvaise réputation de violence. Elle-même issue d’un milieu défavorisé, Aline Gualda, professeure d’art de 46 ans, s’est attachée à retracer l’histoire des bate-bolas de Quiririm. Elle leur a même consacré sa thèse de doctorat. Aujourd’hui, armée de son appareil photo, elle s’est postée devant le fameux portail de la rue Quiririm et mitraille la sortie en souriant. Assise sur un muret, elle raconte l’un de ses premiers souvenirs de carnaval : «Je devais avoir 4 ans, j’étais sur les genoux de mon père lorsqu’un homme masqué s’est approché et m’a demandé si je le reconnaissais. Derrière le masque, c’était mon oncle Daniel et il m’a fait danser. J’étais fascinée, comme le sont ces enfants autour de nous ce soir.»
Un mois de salaire et un an de travail : c’est le prix pour cinq nuits de fête
Clowns bariolés, poupées manga et marquises farfelues déferlent dans les rues des favelas
«La “turma”, c’est
ma famille. On fait ça pour
notre quartier, nos amis»
Les bate-bolas remonteraient – sans certitude – aux années 1910, alors que le carnaval de Rio, inspiré par les grandes mascarades parisiennes, battait son plein depuis le milieu du XIXe siècle. Dans ce qui est aujourd’hui le quartier de Santa Cruz, à l’époque une banlieue campagnarde à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Rio, des fêtards s’étaient déguisés pour le carnaval et équipés de vessies de bœuf gonflées pour faire du bruit en tapant dessus. Ils furent qualifiés de clowns par des officiers étrangers chargés de la construction d’une base aérienne. Mais les premières parades de bate-bolas n’auraient débuté que vingt ans plus tard, sans que personne d’autre que leurs protagonistes ne s’y intéresse. À la fin des années 1970, les bate-bolas apparurent enfin dans les toiles d’un plasticien brésilien, Aloysio Zaluar, et les articles de sa sœur, la sociologue Alba Zaluar. Il faudra attendre les années 2000 pour que cinéastes et artistes s’intéressent à ce carnaval, notamment Marcus Faustini qui réalisa en 2005 un documentaire à leur sujet (Carnaval, Bexiga, Funk e Sombrinha, «Carnaval, vessie, funk et parapluie»). Aline Gualda découvrit à cette époque que les clowns un peu bricolés de son enfance étaient devenus «un gigantesque mouvement, avec des costumes élaborés et soignés». Pour rejoindre une turma, pas de rite d’initiation ou de serment mafieux. Ces groupes très masculins (ils commencent à s’ouvrir aux femmes et aux personnes de la communauté LGBT) accueillent les candidats contre la promesse de financer leur costume, pour lequel il faudra dépenser autour de 1 500 reais, soit 250 euros (plus d’un mois de smic brésilien). Les déguisements puisent dans l’imaginaire fantastique, la culture pop ou l’actualité. «Ils se réunissent pour discuter de ce qui les a marqués durant l’année écoulée, explique Aline Guarda. Il peut s’agir d’un footballeur, d’un artiste ou d’une personnalité politique.» En 2023, par exemple, l’un des groupes de Quiririm, la turma Conceito, a choisi le visage de Jô Soares, présentateur télé très populaire au Brésil et mort en 2022. Par le passé, Martin Luther King, Malcom X ou Nelson Mandela ont eux aussi été des sources d’inspiration. Les mois précédant le carnaval, dans chaque turma, les créateurs de costumes – qui sont parfois les mêmes que ceux qui les portent – travaillent des nuits entières dans le plus grand secret. D’autres font office d’artificiers, ayant appris l’art de colorer le ciel et d’animer le défilé au rythme des pétards. «La turma, c’est ma famille et on fait ce spectacle pour notre quartier, nos amis, explique Fabio George, grand gaillard de 45 ans, une aiguille à la main, assis dans un recoin de la maison qui sert d’atelier à la turma Polémica et où sont alignés costumes, ballons et masques. Et tout le monde est fier de nous.» Il montre le thème choisi cette année par la Polémica : «Salvador de Bahia, la négritude du Brésil, nos racines…», explique-t-il (lire aussi p. 76). Lui-même a la peau noire, comme la majorité des membres de son groupe. Derrière lui, Paulo César Jr, dit «DJ Dino», barbu à casquette, 45 ans aussi, sourit. Le fondateur de la Polémica, c’est lui. Il est «heureux, fier et épuisé», avoue-t-il, à l’issue de la longue préparation du carnaval de 2023. Cette année, la troupe a 20 ans et les plus jeunes tapent dans son dos en lui promettant encore vingt ans de carnaval. «Dans vingt ans, j’aurai 65 ans, soupire DJ Dino. Les bate-bolas seront dans toute la ville, car notre art sera reconnu à sa juste valeur, comme ce fut le cas pour la samba, née dans les quartiers noirs et pauvres.» Cette reconnaissance, tant attendue par la périphérie, il pourrait l’obtenir bien avant : en 2023, pour la première fois, la mairie de Rio a invité quelque 400 turmas et leurs ballons à se produire sur la place de l’hôtel de ville. ■
Anne Vigna